Les Chroniques du Cinéma – N°3 Avril 2012

18 mai, 2012 | Commentaires fermés sur Les Chroniques du Cinéma – N°3 Avril 2012

Pour le troisième volet de notre rubrique intitulée « Les Chroniques du cinéma », nous avons voulu nous pencher sur un film qui, lors de sa sortie en novembre 2011, avait créé la polémique, « L’Ordre et la morale » de Mathieu Kassovitz. Après des années d’égarement, le réalisateur revient avec un film engagé, abordant l’un des moments sombres de l’histoire de notre République.

Le 22 avril 1988, des indépendantistes kanaks, membres du FLNKS (Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste), attaquent la gendarmerie française d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie. Quatre gendarmes sont abattus et vingt-sept sont emmenés dans une grotte en plein cœur de la jungle. Le 5 mai, quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle, le GIGN décide de mettre fin à cette prise d’otages et donne l’assaut. Un bain de sang. Deux membres du corps d’élite perdent la vie et vingt-trois indépendantistes sont tués, parfois même après leur reddition, pour certains, comme, par exemple, Alphonse Dianou, le chef du commando.

Kassovitz nous livre sa vision de ce dernier chapitre des guerres coloniales françaises, en s’appuyant sur les souvenirs du Capitaine Philippe Legorjus, négociateur du GIGN sur place, qui avait tout fait pour éviter l’issue tragique que l’on connait.(« Ouvéa, la République et la morale », de Philippe Legorjus, avec Jacques Follorou, journaliste au Monde, éditions Plon). Kassovitz, jouant lui-même le négociateur, décide de le montrer comme une sorte d’idéaliste, un homme toujours soucieux de faire prévaloir le juste, la morale sur l’ordre et la force. Or, ici, c’est bien la force qui va prévaloir sur la morale. En effet, dans le film, Legorjus, subit de grandes pressions: la volonté féroce des militaires de se venger à tout prix et, surtout, la profonde rivalité au sommet de l’Etat, alors en pleine cohabitation, entre Francois Mitterrand, Président candidat à sa réélection, et Jacques Chirac, candidat du RPR et Premier ministre. Le Président, prônant la mise en place d’une opération de médiation, refuse une opération armée frontale. Dans le même temps, son Premier ministre, est un fervent partisan de l’assaut militaire. Bernard Pons, alors Ministre de l’Outre-Mer, et soutien de J. Chirac, assure au Président que les pertes Kanaks seront minimes, d’autant plus que les conditions pour une attaque réussie sont réunies. Mitterrand, sous la pression de son gouvernement, finit par donner son accord, pour ne pas paraitre « faible » auprès de l’opinion publique, en plus en période électorale. Mais, brusquement, le contact se rond entre l’Elysée et les forces sur place. L’assaut est lancé, alors même que le Président ne sait pas ce qui se passe. Gilles Ménage, alors directeur de cabinet de Mitterrand, affirmera même que l’AFP avait été informé du lancement et de la conclusion de l’opération, bien avant l’Elysée, qui ne sera mis au courant que le lendemain ! On ne saura jamais vraiment la vérité sur cet évènement. Deux jours plus tard, Mitterrand fut réélu Président.

Bande annonce

 Kassovitz livre ici un portrait bien peu reluisant de l’armée française, sorte de ramassis de bouchers sans scrupules, et tombe dans la trop facile opposition entre les « méchants » soldats français et les « gentils » indépendantistes. Le plus horripilant est sans doute la tendance du réalisateur à, parfois, tomber dans le film « spectacle »: succession de scènes choquantes sans avoir besoin de l’être, plans souvent esthétiquement recherchés mais sans intérêt, comme par exemple la scène du début où les militaires français, quittant la gendarmerie et se préparant à l’assaut, sont filmés tels des rugbymen quittant les vestiaires et parés pour l’affrontement… Au final, même si le réalisateur tente de renouer avec l’audace qui avait fait sa force, notamment avec La Haine, en 1995, le manichéisme et le manque parfois cruel de subtilité, rend le visionnage de son film parfois difficile, pour ne pas dire autre chose.